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Le cairn du vivant

Un monument et un moment pour honorer les espèces et écosystèmes disparus

Partout en France, il y a des "monuments aux morts", des lieux de recueil pour honorer les humain.e.s mort.e.s pour une cause. Partout en France, au minimum le 8 mai et le 11 novembre, il y a des cérémonies pour honorer ces victimes.

La proposition est de créer un lieu et un moment pour honorer les espèces et écosystèmes disparus.

Le projet :

Chaque année, le 22 avril, jour de la Terre, nous irons collectivement honorer les espèces et écosystèmes disparus. Une cérémonie officielle aura lieu (comme pour le 11 novembre ou le 8 mai) ; elle inclura un moment où des adultes et enfants iront déposer une pierre symbolisant une espèce ou un écosystème disparus. Ces pierres formeront un cairn qui symbolisera l'ensemble des espèces et écosystèmes disparus : le cairn du vivant. La célébration sera à la fois solennelle et conviviale ; un moment de recueillement mais aussi de lien, de partage. Elle pourra être accompagnée de musique, inclure une procession ainsi qu'un moment où boissons et mets seront partagés.

Il est important que les enfants soient inclus dès le départ dans ce projet - aussi nous avons déjà contacté quelques écoles afin que ce moment soit un prétexte d'apprentissage, inclus dans les projets pédagogiques. Étudier une espèce disparue et l'honorer collectivement donnera sans aucun doute un relief particulier à l'apprentissage de la biodiversité, et permettra d'ouvrir une voie dans notre culture anthropocentriste.

Ce cairn se trouvera sur un lieu public symbolique, passant, idéalement devant une stèle érigée pour l'occasion, marquant la volonté des humains d'honorer les autres espèces, de même qu'ils honorent leurs propre morts. De même qu'il y a des obélisques et autres sculptures pour les monuments aux morts, une stèle sculptée permettra d'honorer de manière permanente les espèces et écosystèmes disparus. Elle sera formée par une pierre issue d'une carrière locale, et taillée par des tailleurs de pierre locaux. Nous avons demandé une subvention à la Région dans le cadre du festival des solutions écologiques 2022, afin de financer cette stèle. La stèle et le cairn prendront place dans un espace dédié et délimité, le plus naturel possible. Si le financement de ce projet était validé, l'inauguration de la stèle pourrait avoir lieu le 30 septembre 2022, lors d'une cérémonie dédiée incluant élu.e.s, citoyen.ne.s, associations locales et enfants des écoles.

Il s'agit d'un projet collectif, innovateur, sur du long terme, intégré à la fois dans la vie de la commune et dans la vie de l'école.

Aux origines du projet :

A l'origine, une lecture : dans le dernier livre de Laure Noualhat, journaliste, auteure et réalisatrice, habitante de l’Yonne, on trouve p.150 :

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Cairn du vivant,Totnes, décembre 2018 (crédits www.souland.org)

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Célébrer la mort, au nom de la vie

Quand on y songe, n’importe quel combat humain, n’importe quelle guerre, ou génocide, dispose de monuments aux morts où sont collectivement honorés les êtres sacrifiés. Le 8 mai ou le 11 novembre, sous la pluie battante ou sous un soleil écrasant, combien d’élus avec leurs gerbes de fleurs coupées à l’intention des morts pour la France ? Alors que la sixième extinction massive des espèces est en cours, où honore-t-on les non-humains qui ne donneront plus la vie ? Où célébrons-nous les organismes sacrifiés sur l’autel de nos centres commerciaux et de nos lignes à grande vitesse ? Nulle part ou presque.

C’est en partant de cette interrogation, somme toute légitime, qu’Andreas Korneval a eu l’idée des cairns de vie, ces petits, moyens ou gros tas de pierres, représentant autant d’autels honorant la vie disparue. Le premier(1) a été constitué en 2011 sur le mont Caburn, dans l’East Sussex (Grande-Bretagne). « Ça a été un lieu de conscience et de réflexion sur ce que signifie être humain. Il nous a permis de parler éthique et moralité... Il a souvent été vandalisé, de nombreuses personnes veulent le voir disparaître. C’est normal, un mémorial comme celui-ci bouleverse tout autant qu’il révèle qui nous sommes », note Andreas. Un deuxième fut édifié lors du festival Uncivilization en 2013.

Plus récemment, le 1er décembre 2018, Azul-Valérie Thomé a organisé dans le Devonshire un rassemblement de 150 personnes au sommet de la colline de Sharpham. Chacun y a déposé une pierre en prononçant le nom de l’être éteint au son d’une cloche et d’un tambour. Les enfants, qui avaient confectionné des oriflammes à l’effigie des espèces disparues dans l’année, étaient évidemment de la procession. Les présents ont célébré ce moment, chanté autour d’un feu, versé des torrents de larmes dans un recueillement bouleversant, prié et chanté encore avant de s’engager à protéger et à respecter l’ensemble des espèces encore là. Où sera confectionné le prochain monument à la vie ? Où se trouvent les espaces où la communauté humaine peut accueillir son chagrin, honorer cette perte immense ? Quand nous arrêtons-nous sur les conséquences de nos actes, ensemble, en silence ou en chansons ? Il suffit d’un petit groupe de personnes, d’un lieu naturel, de beaucoup d’amour et de quelques pierres pour que les cérémonies de ce type puissent se tenir, avec des artistes, de la musique et une immense compassion afin que la magie opère. J’ai tout de suite eu envie d’organiser un tel événement ici, chez moi, dans la forêt. Première remarque qu’on m’a faite : « Ça va bouleverser les enfants ! » Au contraire ! Communier ensemble est l’inverse de ce qu’ils vivent seuls devant leurs mini-écrans. Andreas fait le parallèle avec les crimes contre l’humanité. « Pour qu’un génocide puisse être commis, les victimes doivent d’abord être considérées comme “sous-humaines”. Ainsi, chacun peut vaquer à ses occupations pendant que les charniers se remplissent. C’est exactement ce qui se passe avec la biodiversité. Les espèces disparaissent quotidiennement de l’arbre de vie, et nous le justifions en leur refusant toute sensibilité. Nous nous autorisons à anéantir la vie au nom de l’extraction des ressources pour notre développement matériel. »

Alors que le monde entier avait les yeux rivés sur le corona-virus, qui se souciait du sort cruel réservé aux animaux sauvages stockés dans les milliers de marchés chinois, sud-américains, africains ? C’est au pangolin que je consacrerai ma pierre si je parviens à organiser un tel événement. Avec 200 000 individus massacrés chaque année, ce petit mammifère à écailles détient le triste record du mammifère sauvage le plus braconné au monde ! « Le pangolin est culinaire et apothicaire. La chair, les écailles, le sang, la tête et les fœtus sont particulièrement recherchés en Asie pour leurs supposées vertus anticoagulantes, anti-inflammatoires, détoxifiantes [...]. Dans le pays de capture et de transit, le pangolin est plongé vivant dans l’eau bouillante pour faire tomber ses écailles », peut-on lire dans l’Atlas du business des espèces menacées (éditions Arthaud, 2019). Négocié 5000 euros, l’animal n’a aucune chance, d’autant que son rythme de reproduction ne permet pas de renouveler sa population... 200 000, chaque année !

N’importe quelle espèce est le fruit de milliards d’années de recherche-développement, pardon, d’évolution. Nos technologies seraient bien en peine de reproduire cela, alors un peu de respect ! Et, comme dit mon ami Éric, « nous sommes comme des analphabètes qui utiliseraient une bibliothèque comme réserve de papier pour allumer le feu ». Pas mieux.

1. https://vimeo.com/24161259

Puis, une recherche :

Nous n'avons trouvé que 2 événements liés à ce monument érigé en honneur du vivant, de tout le vivant :

 

Enfin, un élan : (avec Laure Noualhat & Pascale Canobbio)

Il est temps de faire un pas de plus pour sortir de l’anthropocentrisme et prendre soin de tout le vivant, dont nous dépendons complètement en tant qu’espèce.

Honorer les espèces et écosystèmes disparus, de manière

  • officielle (incluant l'équipe municipale)

  • collective (incluant les écoles, les associations, les élu.e.s, les citoyen.ne.s)

  • permanente (le monument restera, et les célébration auront lieu chaque année)

nous paraît indispensable et salvateur pour nous aider collectivement à sortir de cette autodestruction déjà bien engagée.

Sur le fond :

100 espèces disparaissent chaque jour sous l'effet des actions humaines, soit entre 100 et 200 fois plus que le rythme "normal" d'extinctions. De nombreux chercheurs parlent de la 6ème extinction de masse ; alors que les précédentes se sont déroulées pendant des centaines de milliers, voire des millions d'années, celle-ci se déroule sous nos yeux, en quelques dizaines d'années.

Ce que nous appelons avec pudeur "chute de la biodiversité" est un massacre sans précédent dans les 4,6 milliards d'années de l'histoire de la Terre. Avant même de pouvoir espérer enrayer ce mécanisme d'auto-destruction, il est nécessaire d'en prendre conscience.

Une espèce disparue est quelque chose de très différent de la disparition d'un individu dont la descendance est assurée. Sapiens est un des derniers arrivés sur Terre : il est apparu il y a seulement 300 000 ans. Pour référence, les abeilles, gravement menacées comme nous le savons tous, sont apparues il y a 230 millions d'années : elles ont connu et survécu aux dinosaures ! En 200 ans, Sapiens a accéléré de manière spectaculaire la destruction du vivant, allant jusqu'à mettre sa propre survie en danger.